Esthétique du viol, roman

Extraits du roman

(Télécharger les deux premiers chapitres en pdf)



Avant-propos



Je suis conscient des risques associés à la publication d’une telle œuvre, et sous ce titre. Risques pour l’auteur, et conjointement pour son éditrice dont je salue ici le courage. Risques bien plus réels que ceux qu’encourra cette entité abstraite à l’estomac semble-t-il si fragile qu’il faille sans cesse la protéger de tout, la « société ».

Il serait aisé d’établir, annales judiciaires et rapports psychiatriques à l’appui, que sauf dans cette histoire qui est, écrivons-le une fois pour toutes, une œuvre de fiction, personne ne viole pour la beauté du geste, mais par maladie, anomie, par folie passagère, ou par une volonté de dégrader dont la finalité est extérieure au viol en tant que tel (je songe ici, notamment, au viol comme instrument de terreur ou de « purification » ethnique). Mais là n’est pas notre propos. J’ai choisi d’écrire sur le sujet du viol, et plus spécifiquement sur sa dimension esthétique (précisément : non morale), non pour glorifier l’acte, mais parce que le sujet n’a jamais à ma connaissance été abordé et exploré sous cet angle. Du moins pas de manière exhaustive. J’y ai donc vu un excellent matériau. Parler de, montrer la « beauté » du viol n’est pas une finalité mais un moyen de l’œuvre. La finalité première de ce choix était : en faire un livre ; la finalité seconde n’appartient qu’au lecteur – à chaque lecteur, à chaque lectrice.

Ce que certains percevront certainement, sans que j’en tire gloire, mais sans que j’estime avoir à m’en excuser, comme une provocation, a d’abord été pour moi un stimulant : non la sensibilité sociale et morale du sujet, mais sa nouveauté, son potentiel d’étrangeté. J’assume le risque de dissonance, le narrateur de cette histoire est un personnage de fiction, non un modèle à suivre ou un porte-parole de l’auteur.

Le temps est donc venu de mettre un terme à cet avertissement et de commencer le récit. Mon projet n’était pas de tenter en quelques lignes de me disculper pour toutes celles qui vont suivre, tâche impossible et qui ne m’échoit pas, mais de clarifier, pour qui voudra l’entendre, ma position quant au viol dans le « monde réel », lequel n’a de toute manière pas sa place dans un roman.

À toutes les critiques, faire cette même réponse : la liberté ne se revendique pas, elle se prend.


Clinquart





ESTHÉTIQUE DU VIOL



Mon pas calque son pas

Souple et de même bruit claquant

Et nous résonnons ensemble, indivis

Sur la mer laquée de ciment

Je suis déjà sur elle, en elle, images superposées dont l’une par transparence s’évapore

J’accélère. – sa tête cogne, le sang diffuse une étoile rouge asymétrique dans le peroxyde de ses cheveux

Elle se rend et je m’enfonce

dans le ventre profond


Introduire Judas dans la cité

fleurir sur les murs de la ville

la couleur nue de mon désir

Tout se pèse et se paie dans la jungle ; et d’abord

la grâce





Le Grand Amour



L’aura des femmes que l’on aima plane sur nous tel un arrogant fantôme et charge tout geste de tendresse d’un implacable poids de mort. Quelque chose se casse, irrémédiablement, avec la fin du Grand Amour. Une innocence, un regard qui se perdent. Impossible désormais de croire d’une femme qu’elle sera la dernière, qu’elle ne finira pas par vous tromper, se tirer, voir ailleurs. Une naïveté foulée aux pieds, qui laisse dans la bouche un goût de caoutchouc, une trace vile. Impossible de croire que ça rime avec toujours, impossible de se blottir dans ses bras sans se dire que ce pourraient être d’autres bras, une autre femme, et les mêmes paroles, infiniment, parce que l’histoire, c’est toujours la même qu’on répète ; chaque fois c’est beau – et minable cependant, d’être si périssable, si condamné d’avance.

Étrange continuité des drames amoureux, au-delà des circonstances et de l’actrice. On entend souvent dire qu’un amour chasse le précédent, qu’on cicatrise le Grand Amour perdu dans la naissance du suivant, que la « vie » continue : amour nouveau qui guérirait le plus inconsolable Roméo dans le grand recommencement. Mais c’est faux. Ce n’est pas la renaissance de l’amour mais la renaissance de la douleur dans l’amour, qui efface, ou brouille, en s’y substituant, les brûlures du Grand Amour échoué. C’est soigner le mal par le mal. Car s’il y a renaissance, recommencement c’est en cela : dans les souffrances d’un amour qui finit ou s’amenuise, dans l’éternelle nouveauté de la rupture que l’on n’a pas voulue – capacité de l’amour à blesser, son inventivité dans le retrait, sa démence de saccage et de destruction quand on se croyait enfin blindé, immunisé à tout jamais, d’avoir tellement souffert déjà, tellement payé.

C’est chaque fois perdre un membre, un continent, amputation, désagrégation et à la fin qu’en reste-t-il ? On se décharne. On s’exile peu à peu de soi. On court à sa perte, ce n’est pas une expression. Que l’on songe à ces villes de contrées lointaines – Venise, Rome, Beijing, New York, Mexico, San Francisco ou Lisbonne – qui resteront associées à une femme, celle qui nous y accompagnait et que nous appelions alors « la nôtre ». Comment y revenir ? Comment y revenir seul, ou pis, avec une autre ? Elles sont perdues, altérées à jamais.

Alors on rêve que cet amour sempiternellement vanté vous devienne un Japon, quelque chose d’intrigant mais lointain, aseptisé, industrieux et soumis, qui se berce d’une légende à grand renfort de nostalgie entretenue d’honneur sacré et de samouraïs. On a vieilli, on change. Jusqu’à un certain point, jusqu’à certaine expérience douloureuse que l’on fait du couple, on rejetait tout ce qui dans l’amour ressortit au théâtre – on ne concevait l’amour qu’à travers l’illusoire idée de sincérité, une sorte de pureté intentionnelle qui se défie des faux-semblants et du jeu, perçus comme autant de dangers, de précipices où ne pas tomber. Puis cela s’inverse, et puisqu’on ne peut se résoudre à purement raccrocher les gants, on n’aime plus dans l’amour que le théâtre justement, ce par quoi il paraît plutôt que ce par quoi il est qu’on ne saisira de toute façon jamais, qui reste insaisissable, toujours, et obscur ; mystérieux, et riche, finalement, de ce persistant mystère.

Car de quoi parle-t-on ? Où commence l’amour ? Est-ce une décision ? un état ? un processus ? une révélation ? À quel moment précis dresse-t-il derrière la simple attirance, derrière l’affection d’une personne pour une autre, son étendard ? On n’aime jamais que pour soi-même. L’affection, tout ce par quoi l’on se donne sans espoir de réciprocité, un chien peut en être l’objet aussi bien qu’une amante. Mais « l’amour », qui voudrait à l’affection adjoindre le plaisir… Le principe de plaisir est pourtant plus étranger à l’altruisme que l’huile à l’eau. Ce qu’amour et plaisir semblent avoir de commun ne doit pas faire illusion : leur présence simultanée n’est jamais qu’une juxtaposition, pièces de puzzle qui ne s’emboîtent pas et même, partiellement, se repoussent. Le bonheur ménager de l’homme qui aime ne l’empêche en rien de continuer à fantasmer sur de pures salopes réelles ou supposées, auxquelles il sait d’ailleurs n’avoir rien à donner : comédiennes, mannequins, présentatrices télé, actrices de films porno, femme de leur supérieur hiérarchique, etc.

Toujours l’on veut se convaincre d’une ineffable propriété de l’être aimé qui nous le ferait aimer, propriété que d’ailleurs nous ne savons pas nommer, par quoi nous sacrifions à notre insu à cette religion bornée de l’humanisme cartésien qui veut voir en l’esprit, et en l’individu, le centre de tout, quand un rapide examen des êtres et des conversations autour de soi contredit si clairement – et vraiment, invalide – le mythe d’une spécificité individuelle des êtres vers lesquels nous portent nos goûts. Faites un test : relevez, dans la conversation amoureuse, tout ce qu’elle dit qui pourrait être dit exactement à l’identique par une autre. Et constatez que l’intégralité ou presque de son discours, comme du vôtre d’ailleurs, est composée de cette matière-là.

Non. S’il est une identité en amour, elle ne se réduit certainement pas à l’indigente rhétorique des « je t’aime parce que… », et n’est pas à trouver dans le registre du sentiment ou de la « manière d’être » d’autrui, ces féroces impostures dont le tempérament volatil, superficiel se manifeste si bien dans les retournements qu’on lui connaît, sa variabilité : notre amour ne sera jamais plus que ce que nous projetons de nous-même sur l’être aimé – il n’y faut voir aucune cause objective intrinsèque à l’autre, bien que notre inclination nous pousse à le croire. Comment expliquer sinon ce troublant paradoxe, que ce qui chez la femme qui ne nous attire pas nous répugne le plus, est parfois justement ce qui nous attire chez celle qui nous émeut : son incroyable futilité que nous dirons alors légère et gaie, sa perpétuelle mollesse qu’ici nous nommerons langueur, sensualité, son égoïsme forcené perçu comme force de caractère, sa jalousie où nous voudrons voir son attachement à nous, son rouge à lèvres trop voyant, le temps qu’elle met à s’habiller, sa souscription systématique aux opinions de ses parents, l’inconsistance de ses révoltes et jusqu’à sa sueur sous les aisselles lorsqu’elle baise avec vous... S’il est une permanence en l’autre, un caractère propre, c’est dans le goût de sa bouche, dans le plus ou moins grand écartement de son con, dans sa façon de crier ou se taire, fermer les yeux ou les garder ouverts pendant l’amour, qu’il la faut aller chercher. Ce sont ces façons du corps et du plaisir, et non l’âme ou l’intellect que nous induisons chez elles, qui font les femmes différentes les unes des autres, et riches de ces différences. Mais rien ici qui puisse déterminer un choix.

Naissance de l’amour, seul mystère viable qui tienne encore un homme dans le sacré, après tellement de déceptions, tellement de démentis. L’amour naît, je crois, ce jour où l’on prend conscience de cette conviction en nous-même que l’on ne tromperait pas l’aimée avec une plus belle, une plus désirable, quand bien même l’occasion s’en présenterait, quand bien même on détiendrait toutes garanties qu’elle – l’aimée – n’en puisse rien apprendre jamais : quand bien même l’assurance de notre impunité serait totale. Je dis bien la conviction : la chair est faible, et l’on agit parfois contre ses convictions. L’amour est un feu rouge sur une route déserte au beau milieu de la nuit, auquel on s’arrête, en l’absence de tout autre véhicule, de tout piéton à laisser traverser, de tout policier à la ronde pour faire respecter par la menace l’inutile injonction lumineuse. On s’arrête pourtant, conscient ou non de l’absolue gratuité de notre obéissance, qui ne répond à rien d’autre que notre croyance générale et abstraite dans le bien-fondé de la régulation routière – comme on se refuse une « aventure » au nom de notre amour quand rien, sinon notre propre entêtement à régler notre vie sur la haute idée que nous nous faisons de l’amour en général, ne nous empêcherait d’y succomber, ni morale, ni crainte d’être démasqué. Ici naît l’amour, donc ; et ici il meurt. C’est-à-dire il se fige. Car l’amour ne croît pas, quoi qu’en dise le poète, jour après jour : il naît puis stagne, identique à lui-même, ou décroît. L’amour ne croît pas pour cette raison qu’il se révèle à son faîte : au lendemain de cette révélation, ce qui augmente en nous n’est déjà plus de l’amour, mais la crainte de perdre celle qui nous l’inspira. D’où cette erreur de jugement par quoi l’on croit voir s’amplifier notre amour à la mesure du besoin ressenti, toujours plus fort, et oppressant, de l’aimée lorsqu’elle n’est pas à nos côtés, ou encore lorsqu’elle y est et que nous craignons, toujours plus, de la voir un jour nous quitter ; erreur à la mesure de notre grandissante souffrance, quand nous sommes pourtant les premiers à clamer que tout va objectivement bien, qu’on s’aime d’amour et sans ombre ni doutes. Cette douleur sourde et infondée, vertigineuse, dont nous accusons jour après jour la continuelle expansion en nous, gangrène désirée et chérie pour ce qu’elle semble illustrer d’une passion qu’on voudrait extensible, exponentielle… cette douleur augmente effectivement : elle se nourrit de chaque instant heureux comme de chaque instant malheureux passé avec l’aimée, pour ce qu’il préfigure de la fin et de ce que l’on perdra avec la fin de cet amour que l’on croit voir gonfler indéfiniment, quand on ne fait en vérité qu’accumuler des confirmations de sa révélation originelle et, par force, de sa perpétuation.

Qu’est-ce, l’amour, pourtant ? Qu’est-ce d’autre que ce supplice, pour mériter qu’on s’y soumette, et veuille encore nous y ouvrir, au risque de la dislocation ? Un désir de bête fauve tout fendu de tendresses ; un gros caillou d’air pur dans une frêle coquille d’orgueil et de trouille ; et par quoi l’on désigne un grand bouleversement intime, une confusion de sentiments très largement contradictoires et cependant identifiables, susceptibles d’être isolés pour l’observation : le désir sexuel, la tendresse, la peur que « cela » finisse, trois éléments indissociables, viscéralement ancrés dans la conscience et jusque dans le corps de celui qui aime, tous trois perpétuellement en lutte, le désir étant violence sur soi-même, la tendresse douceur et bien-être, et la peur que cela finisse, enfin, la conscience confuse mais constante de ce brutal antagonisme, que certaine mythologie sociale cherche à évacuer en le taisant, en l’occultant. Souvent l’on se pose la question (quand l’aimée ne nous la pose pas elle-même, suscitant généralement une réponse embarrassée, bêtement tautologique), souvent l’on se demande pourquoi l’on aime celle-ci plutôt qu’une autre, ce qui nous la rend unique et – croit-on parfois de bonne foi – irremplaçable. Question sans réponse. Celui qui sait pourquoi il aime une femme, c’est qu’il ne l’aime pas. Tout comme celle de liberté, la notion d’amour connaît des exemples (on se sait amoureux comme on se sait libre), mais ne s’y résume pas : c’est pourquoi l’amour s’explique mal, et se dérobe à tout regard lucide. C’est pourquoi, également, il donne si souvent l’impression d’une perte de contact avec le réel, d’une déconnexion, que l’on ressent si fort, et avec quelle consternation, dans ces couples finissants qui se refusent à voir leur chute. « Pourtant je l’aime encore », entend-on dire parfois quand l’équilibre désir-tendresse-peur s’est finalement rompu, que subsiste soit le seul désir, soit la seule tendresse, ou encore que la peur de la fin soit devenue si vive, si prégnante, qu’elle se soit muée en haine contre soi-même, cette haine rampante qui dégénère toujours en dépendance morbide à l’autre, que cette dépendance bien sûr étouffe. C’est pourquoi enfin, tendresse, désir et jalousie peuvent isolément persister au-delà de la séparation de deux êtres qui se sont aimés, sans que cette tendresse, ce désir, ou cette jalousie, ne fasse perdurer l’amour.

Illusions donc, cruelles lubies qu’un esprit heureux devrait fuir ou mettre au pas, et qui plaident en faveur du spectacle. Donc du vice – cette part choisie de notre amour par quoi l’artifice, le rôle, le jeu, nous mènent à d’autres profondeurs, autorisent d’autres explorations. Encore faut-il que la pièce soit bonne, et les répliques point trop connues, interprétées avec brio. Il y faut, très-certainement, un apprentissage.





Au Crépuscule



Mon nom, Clinquart, est d’origine belge, je crois, mais lointaine : aucun souvenir de Belges dans la famille. J’aurai quarante-deux ans le mois prochain. Je dirige les éditions du Crépuscule, j’y publie principalement des recueils de poèmes, à quelques centaines d’exemplaires, pour un public « d’initiés ». Les lecteurs s’abonnent pour un an et reçoivent toutes nos publications, deux par mois, de vingt, vingt-quatre ou vingt-huit pages selon les livraisons. Initialement nous n’éditions des livres que par exception, le plus souvent cofinancés par l’auteur qui les écoulait ensuite lui-même. Deux cependant ont fini par « percer » – un surtout –, nous ouvrant des portes insoupçonnées et une certaine reconnaissance critique à laquelle il y a deux ou trois ans encore, nous n’aurions jamais pensé accéder. Le secteur romans a donc pris quelque poids. Si la maison reste modeste, on peut dire qu’elle suit une courbe ascendante et que le compte d’auteur, pratique souvent jugée infamante, sans avoir totalement disparu, s’y fait rare.

Mais là n’est pas l’essentiel. Je suis, vraisemblablement, recherché par la police. Pour viol. Plusieurs viols, quoique les services concernés n’aient pas forcément fait le rapprochement entre les différentes affaires, comme ils doivent sans doute les appeler. Ma gueule, ma taille assez quelconques, passe-partout, l’absence de signes particuliers manifestes, sont à mon avantage. Je crois savoir qu’ils font sur les victimes des prélèvements de sperme, mais en fait pas toujours – souvent elles ne veulent pas –, et même s’ils le font, j’imagine qu’il faut ensuite des indices sérieux avant d’obliger un suspect à se branler dans un commissariat pour comparer. La vérité c’est qu’ils s’en foutent un peu les flics, des viols, sauf quand on donne aussi dans les enfants, et moi je ne l’ai jamais fait. Si en prime la fille est un peu jolie, alors au nom implicite de cette grosse solidarité gauloise qu’on voit jouer dans les stades comme hier dans les casernes, la présomption d’innocence compte double pour le présumé violeur : car la beauté est toujours une provocation, comme chacun sait.

Par ailleurs, j’ai d’assez bonnes raisons de penser que mon arrestation n’est pas pour demain. Non que je fasse preuve d’une extrême prudence ou me fie à quelque hasardeuse bonne étoile, mais d’abord, jusqu’à ce jour, mon casier judiciaire est vierge – si l’on fait exception d’une (attention : oxymoron) escroquerie à l’assurance, broutille qui découverte m’a tout de même coûté bonbon mais dont le rapport avec mes « crimes » actuels est, comme on le voit, des plus lointains –, et surtout le prestige social attaché à ma profession joue en ma faveur. On ne sait pourquoi, la faculté de dire oui ou non à tel ou tel auteur vous pare instantanément de son prestige ; il vous enveloppe, vous légitime, fait de vous un « intellectuel » : en d’autres termes, un puissant. Et les puissants sont réputés vertueux – encore que ce soit moins vrai ces dernières années des politiques et des personnalités du monde économique, qui ont fait les frais du réveil – réveil tardif, tardif et jaloux – et de l’animosité subséquente des juges à leur égard.

En fait quand je dis que les puissants sont réputés vertueux, ce n’est pas entièrement vrai sur le plan de leur sexualité : le préjugé commun, partiellement fondé, serait même qu’ils sont plus que la moyenne portés sur la bagatelle (comme d’ailleurs sur la prise de stupéfiants), le faste de leur train de vie appelant souvent une certaine débauche, qu’il facilite et encourage sous différentes formes : libertinage, bisexualité, échangisme, BDSM, etc. Tout le monde connaît les déboires médiatiques de ce confrère mort dans un envieux opprobre, qui à soixante-dix ans et plus, le portefeuille aidant, parvenait encore à dégotter ici ou là de petites chiennasses d’à peine dix-huit ou vingt printemps pour lui sucer la queue, lui dorloter ses toutes vieilles couilles de vieux barbeau. Reste cependant que le viol, dans l’échelle même des perversions sexuelles, occupe une place à part, en ce sens qu’on ne l’imagine pas résulter d’un penchant personnel, mais d’une frustration. Or la frustration, dans l’idée du public (donc de la police, accessible aux mêmes préjugés), est justement ce que les puissants ne connaissent pas. La dépression, oui, le stress oui, et même cette mélancolie particulière aux gens blasés que plus rien ne saurait surprendre tant ils ont eu accès à tout déjà ; mais la frustration non. La frustration c’est pour les pauvres, c’est pour le prolo. Pour le nanti c’est une chose de l’ordre du concevable, mais dont on sait qu’elle n’advient presque jamais. Un peu comme la présence d’une femme dans un orchestre de jazz, qui ne serait ni au chant ni au piano. Et souvent force est de constater que c’est vrai : hormis les cas de viols incestueux ou entre époux, dont on peut dire qu’ils traversent tous les milieux et classes sociales, les violeurs « de rue », d’ailleurs bien moins nombreux, ce sont habituellement des humbles, votre voisin ou votre collègue de bureau, des bas-d’épaules. Qui violent parce qu’ils ne peuvent ou ne savent faire autrement.

C’est en quoi je ne suis pas un violeur comme les autres. Ma différence tient en deux mots : j’aime cela. Pas baiser, pas faire l’amour mais violer, précisément. J’aime prendre ce qui ne m’a pas été donné, et ne connais nul bonheur plus immédiat, plus satisfaisant et pour la chair et pour la philosophie de la chair, que le viol.


Je laisse aux bons petits soldats de la séduction compulsive le loisir de s’enorgueillir de leurs « conquêtes » sexuelles faciles ou arrachées de haute lutte. Le lourd labeur de la séduction a ceci de mesquin : le désir ne s’y montre que masqué, poétisé, amenuisé. On voudrait nous faire croire que le jouir est la cerise sur le gros gâteau sucré du sentiment amoureux, alors qu’il en est le gâteau même, assurément. Mais bref, j’y reviendrai. Ce que je veux dire, c’est que je ne corresponds pas au profil social type du violeur en série tel qu’on doit l’enseigner en école de police : généralement, on cherche plus bas.

Évidemment tout serait différent si l’on me suspectait : un éditeur un peu en vue accusé, ou même simplement entendu pour des viols répétés, pour les médias à scandale – autant dire à peu près tous – c’est du petit-lait. Vous voyez d’ici les manchettes, largement de quoi défrayer les marronniers. Un simple soupçon suffirait d’ailleurs, car qu’est-ce qu’un journaliste, sinon un juge d’instruction qui s’autosaisit et peut publier les résultats de son enquête au fil de leur obtention, sans aucun contrôle extérieur, sans information contradictoire, sans aucune obligation de respect des droits de la défense ou de la présomption d’innocence ?... Enfin, jusqu’ici, rien ne m’est arrivé de fâcheux. Pourvu que ça dure.

Je me suis en outre renseigné sur la question, dans le souci compréhensible de ne pas faciliter le boulot de mes éventuels poursuivants : violeur récidiviste, récidivant, on peut quand même s’intéresser à leurs méthodes d’investigation, prendre connaissance des pièges à éviter. Cela n’a d’ailleurs pas été sans mal. À première vue on pourrait croire qu’il est aisé, pour un éditeur, de se documenter sur quelque sujet que ce soit ; que sa position lui procure des facilités. Il n’en est rien en l’occurrence. Rigoureux dans ma démarche, je préférai courir diverses librairies – jamais deux fois la même, et dans différents quartiers – et régler bien sûr les ouvrages concernés en liquide, avec cette impression curieuse, entre le malaise et l’excitation, de jouer le rôle d’un méchant dans un film de gangsters. J’achetai donc une bonne douzaine de bouquins sur trois semaines, mais la plupart ne me furent d’aucune utilité, la grande majorité des auteurs consacrant leurs analyses à la personne de la victime, le traumatisme, comment s’en remettre et j’en passe, plutôt qu’à celle à mon sens bien plus riche, psychologiquement parlant, du violeur. Un témoignage sur le cas spécifique du viol en milieu carcéral, contre toute attente, et bien qu’il ne m’apprît presque rien sur le fond, me divertit. Je n’aurais pas imaginé, sans cette occasion, pouvoir m’intéresser à ce type de littérature, et même, toutes proportions gardées, l’apprécier.

Le peu d’enseignement que j’aie tiré de ces lectures, cependant, c’est que le violeur classique – le violeur compulsif, à caractère pathologique, devrais-je dire – ne choisit généralement pas sa proie, du moins pas consciemment. Soit il s’attache toujours au même type de victimes (par exemple des blondes de vingt-cinq ans au look secrétaire ; des enfants ; des putes ; des femmes présentant une ressemblance physique avec son ex-femme, son ex-petite amie ou même sa mère), soit il profite d’une opportunité pour agir ; opportunité provoquée ou non, d’ailleurs, certains lieux étant naturellement plus propices que d’autres à cette activité, comme les parkings, terrains vagues, forêts, cages d’escalier, caves, les écoles privées et les lieux de culte pour les ecclésiastiques, les orphelinats et maisons de fous pour les directeurs et employés pédophiles qui les « animent ».

Dans les deux cas, la police voit son travail facilité par l’aspect systématique de l’agression. Dans le premier, la parenté catégorielle des victimes peut aider à confondre l’agresseur, par exemple en reliant entre elles des affaires potentiellement attribuables au même violeur, de la confrontation et du recoupement desquelles peuvent surgir des indices déterminants. Dans le second, on procède à des enquêtes de proximité, en cherchant la personne susceptible de faire le lien entre les différents sites d’agression et le périmètre qu’ils délimitent, les lieux de travail ou de résidence des victimes... Il n’est d’ailleurs pas rare, semble-t-il, que les personnes ayant à subir un même violeur présentent les deux profils à la fois : « mêmeté » et proximité géographique, le violeur cherchant le plus souvent un certain type de personnes dans son environnement plus ou moins immédiat.

Par conséquent, il s’agit de ne pas se conformer à ce comportement « normal » du violeur, à lutter contre, même, savoir varier les « rencontres » (âge, physique, milieu social des victimes) comme leur lieu : combattre la routine et la facilité si on préfère, se rendre imprévisible et se surprendre soi-même, rester ouvert et disponible, agir en artiste plutôt qu’en maniaque. Recherche de diversité qui, croyez-le ou non, s’avère passionnante en ce qu’elle tient d’une quête sans fin, qui ne cesse d’étendre la quête elle-même. D’ailleurs j’aime tout autant le joli nez pincé de ces petites oies de luxe très alléchantes entre deux âges qu’on voit parfois descendre à la station Miromesnil, le genre de femmes qu’on voit bien tomber amoureuses de leur prof de tennis, que les lèvres écrasées et mauves d’une jeune négresse en jean moulant, framboise ouverte que semble avoir fendue la percussion d’un sexe. La variété m’est ainsi un plaisir aussi bien qu’une précaution.

Si j’en avais les moyens, je pourrais aller violer tout mon soûl à l’étranger. Non que l’herbe, selon le dicton, soit toujours plus verte chez le voisin, mais les risques s’en trouveraient considérablement diminués. À condition bien entendu de varier les destinations et de les choisir idéalement lointaines. Seulement je ne suis qu’un petit éditeur. Je n’ai encore jamais mis la main sur l’auteur de J’ai vécu avec Ben Laden ou de J’ai été violé à cinq ans par Michael Jackson (justement, tiens). Je suis pour l’essentiel un éditeur de littérature, au sens noble, c’est-à-dire, et donc, au sens commercial : un gagne-petit. Et puis à la réflexion, non, il y aurait là-dedans – dans le fait d’aller à l’étranger par mesure de prudence – quelque chose de prémédité, d’étroitement mesquin qui heurte ma conception de la chose. Je ne veux être chiche de rien. Il faut vivre ses passions avec passion, les vivre petitement serait pire encore que n’en avoir pas.

Et puis il y a la ville. La ville protectrice et facilitatrice, la ville mon alliée, ma complice, ma compagne véritable, peut-être la seule, au fond. Les architectes, avant eux l’industrialisation, l’exode rural, semblent avoir inventé la ville-conurbation pour nous faciliter le travail. En rase campagne, on viole certes aisément sans grand risque de témoins, mais on ne viole qu’une fois : tout le monde surveille chacun, l’étranger porte au front son étrangeté comme un bossu sa bosse, et comment se cacher quand il n’y a rien ? Alors qu’en ville, dans les grandes villes a fortiori, tout le monde est l’étranger de tout le monde, et des portes sont partout, des recoins, des issues, des foules dans les transports et des embouteillages, interdisant battues et déploiements. L’anonymat comme la tendresse est dans les petites choses, on ne s’éloigne pas on subdivise, sans parler des étages et de la multiplicité des lieux ouverts la nuit, leurs généreuses offrandes d’alibis. Changez d’arrondissement, discutez le bout de gras avec un serveur, cassez un verre dans un grand geste maladroit et confondez-vous en excuses, offrez de dédommager, vous êtes loin déjà : on vous aura vu dans ce bar, on s’y souviendra de vous, « à peu près au moment des faits », à l’heure d’un drame qui se jouait ailleurs, tandis que votre queue est secrètement poissée encore de l’odeur interne de cette fille, et qu’y sèchent ses sucs vaginaux, sa transpiration, sa peur.



Couverture du roman

Éditions Lunatique 2016 - ISBN : 979-10-90424-62-3

Broché - 720 pages - Format 13,5 x 17 cm - 24 € TTC



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